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La légende des bords du Rhin de Victor Hugo

 
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julielescroc
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Localisation: Côte d'Or

MessagePosté le: Dim 15 Jan - 11:36 (2012)    Sujet du message: La légende des bords du Rhin de Victor Hugo Répondre en citant


Il y a longtemps, bien longtemps,  ceux d’Aix-la-Chapelle
voulurent bâtir une église. Ils se cotisèrent, et l’on commença.
On creusa les fondements, on éleva les murailles, on ébaucha
de scies, de marteaux et de cognées. Au bout de six mois,
l’ argent manqua. On fit appel aux pèlerins, on mit un bassin d’étain
à la porte de l’église; mais à peine s’il y tomba quelques targas et
quelques liards a la croix. Que faire ? Le sénat s’assembla, chercha,
parla, avisa, consulta. Les ouvriers refusaient le travail, et l’herbe
et la ronce, et le lierre et toutes les insolentes plantes de ruines
s’emparaient  déja des pierres neuves de l’édifice abandonné.
Fallait-il laisser l’église? Le magnifique sénat des bourgmestres
était consterné.
Comme il délibérait, entre un quidam, un étranger, un inconnu,
de haute taille et de belle mine.
— Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question? Vous êtes tout
effarés. Votre église vous tient au cœur ?  Vous ne savez comment la
 finir ? On dit que c’est l’argent qui vous rnanque ?
—— Passant, dit le sénat, allez-vous-en au diable. Il nous faudrait
un million d’or. ·
— Le voici, dit le gentilhomme, et. ouvrant une fenêtre, il montre
aux bourgmestres un grand chariot arrêté sur la place à la porte de
la maison de ville. Ce chariot était attelé de dix jougs de boeufs  et
gardé par vingts nègres d’Afrique armés jusqu’aux dents.
Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme, prend au
hasard un des sacs dont le chariot était chargé, puis tous deux
remontent, l’étranger et le bourgeois. On vide la sacoche devant le
sénat; elle était, en effet, pleine d’or.
Le sénat ouvre de grands yeux bêtes et dit à l’étranger :
— Qui êtes—vous, monseigneur ?
— Mes chers manants, je suis celui qui a de l’argent. Que voulez-
vous de plus ? ]’Habite dans la forêt Noire, près du lac cle Wildsee,
non loin des ruines de Heidenstadt, la ville des païens. je possède
des mines d’or et d’argent, et, la nuit, je remue avec mes mains des
fouillis d’escarboucles. Mais j’ai des gouts simples, je m’ennuie, je
suis un être mélancolique, je passe mes journées à voir jouer sous la
transparence du lac le tourniquet et le triton d'eau, et à regarder
pousser parmi les roches le polygonum ampliibium (I). Sur ce, trêve
aux questions et aux billevesées. ]’ai débouclé ma ceinture, pro-
fitez-en. Voilà votre million d’or. En voulez-vous ?
— Pardieu oui, dit le sénat. Nous finirons notre église.
— EH bien, prenez; mais à une condition.
— Laquelle, monseigneur ?
— Finissez votre église, bourgeois; prenez toute cette mitraille ;
mais promettez6moi, en échange, la première âme quelconque qui
entrera dans votre église et qui en franchira la porte le jour où les
cloches et les carillons en sonneront la dédicace.
— Vous êtes le diable ! s’écria le sénat.
— Vous êtes des imbéciles ! répondit Urian.
Les bourgmestres commencèrent par des soubresauts, des
frayeurs et des signes de croix. Mais, comme Urian était bon diable
et riait à se tordre les cotes en faisant sonner son or tout neuf, ils se
rassurèrent et l’on négocia. Le diable a de l’esprit. C’est à cause de
cela qu’il est le diable. - ’
— Apres tout, disait-il, c’est moi qui perds au marché. Vous
aurez votre million et votre église. Moi, je n’aurai qu’une âme. Et
quelle âme, s’il vous plait ? La premi7re venue. Une âme de hasard.
iQuelque mauvais drôle ”d’hypocrite qui jouera la dévotion et qui
voudra, par faux zèle, entrer le premier. Bourgeois, mes amis, votre
église s’annonce bien. »
Ainsi parlait le gentilhomme Urian.  Après tout, pensèrent les
bourgeois, nous sommes bien heureux qu’il se contente d’une âme.
Il pourrait bien, s’il regardait d’un peu près, les prendre toutes dans
cette ville. »
Le marché fut conclu, le million encaissé.`Urian disparut dans une
trappe d’où sortit une petite flamme bleue, comme il convient, et,
deux ans après, l'église était bâtie.
Il va sans dire que tous les sénateurs avaient juré de ne conter
la chose à personne, et il va sans dire que chacun d’eux, le soir
même, avait conté la chose à sa femme. Ceci est une loi. Une loi que
les  sénateurs n’ont pas faite, mais qu’ils observent. Si bien que,
  lorsque l’église fut terminée, comme toute la ville, grâce aux
femmes  des sénateurs,-savait le secret du sénat, personne ne voulut
entrer dans dans l’église.
Nouvel embarras, non moins grand que le premier. L’église est
bâtie, mais nul n’y veut mettre le pied; l’église est achevée, mais
elle est vide. Or, à quoi bon une église vide ? Le sénat s’assemble,
  il n’invente rien. On appelle l’évêque de Tongres, il ne trouve
  rien. On appelle les chanoines du chapitre, ils n’imaginent rien.
On appelle les moines du couvent.
- Pardieu; dit un moine, il faut convenir, messeigneurs, que
vous vous empêchez de peu de chose. Vous devez à Urian la première
âme qui passera par la porte de l’glise. Mais il n’a pas stipulé de
quelle espèce serait cette âme. Urian n’est qu’un sot, je vous le dis.
Messeigneurs, après une longue battue, on a pris vivant, ce matin,
dans la vallée de Borcette, un loup. Faites entrer ce loup dans
l’église. Il faudra bien qu’Urian s’en contente. Ce n’est qu’une âme
de loup, mais c’est une âme quelconque.
— Bravo ! dit le sénat. Voilà un moine d’esprit.
Le lendemain, dès l’aube, les cloches sonnèrent.
— Quoi ! dirent les bourgeois, c’est aujourd’hui la dédicace de
l’église ! Mais qui donc osera y entrer le premier ? Ce ne sera pas moi.
— Ni moi.
— Ni moi.
— Ni moi.
Ils acoururent en foule. Le Sénat et le chapitre étaient devant
Le portail. Tout à coup on amène le loup dans une cage et, a un signal
donné, on ouvre à la fois les portes de la cage et les portes de 1’église.
Le loup, effrayé par la foule, voit l’église déserte et s’y enfonce.
Urian attendait, la gueule ouverte e les yeux voluptueusement
fermés.  Jugez de sa rage quand il sentit qu’il avalait un loup. Il
poussa un rugissement effrayant et vola quelque temps sous les
hautes arches de l’église avec le bruit d’une tempête. Puis il sortit
enfin, éperdu de colère, et en sortant  il donna dans la grande porte
d’airain un si furieux coup de pied qu’elle se fendit du haut en bas.
On montre encore cette fente aujourd’hui.
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MessagePosté le: Dim 15 Jan - 11:36 (2012)    Sujet du message: Publicité

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